La loi relative aux professions de la santé : la pratique de la psychothérapie

La psychothérapie est une partie essentielle du domaine scientifique de la psychologie clinique. Les psychologues ont longtemps lutté pour préserver les fondements scientifiques de la psychothérapie de façon qu’elle soit reconnue comme traitement complet dans le domaine de la santé et comme une alternative valable pour de nombreux traitements médicaux.

Un boulet

Lors de la préparation de cette reconnaissance, la psychothérapie est apparue comme un véritable frein. En effet, alors que tout le monde était bien d’accord sur la nécessité de la reconnaissance du statut de psychologue clinicien et les conditions y relatives, c’était loin d'être le cas pour la psychothérapie. Psychiatres, psychologues et psychothérapeutes ne parvenaient pas à se mettre d’accord sur les définitions et encore moins sur les exigences en matière de formation pour exercer la psychothérapie. Au bout du compte, il semblait qu’il s’agissait surtout d’une question communautaire. La façon de considérer la psychothérapie en Flandre et en Belgique francophone paraissait fondamentalement différente, du moins sur le plan politique. Les psychologues ont été confrontés à un manque d’impact en Communauté française, laissant une grande audience à un petit groupe de psychothérapeutes auprès du plus grand parti francophone, le Parti socialiste (PS).

La Flandre, avec sa tradition principalement anglo-saxonne, attachait une grande importance à une formation universitaire et une solide base scientifique de la psychothérapie. La Flandre ne voyait pas la psychothérapie comme une profession distincte, mais plutôt comme une spécialisation, une technique spécialisée. La Belgique francophone, par la voix du PS, défendait une tradition plus latine qui accorde moins d’importance à la formation universitaire ou à l’étayage scientifique et plus à « l'expérience de vie » et une application beaucoup plus large de la psychothérapie qu’aux soins de santé uniquement.

Un avis du Conseil Supérieur de la Santé relatif à la psychothérapie (n ° 7855. 2005) reconnaissait quatre écoles, à savoir : le courant psychodynamique, le courant cognitivo-comportementaliste, le courant systémique et l’approche centrée sur le client ou expérientielle. Son objectif était de bannir le charlatanisme du monde de la psychothérapie. En outre, l’avis invoquait le fait qu’une formation universitaire était indispensable et définissait à cet effet une douzaine d'éléments essentiels, jugés nécessaires pour entamer une formation en psychothérapie. Cet avis allait former la base du volet sur la psychothérapie de la loi Muylle.

 

Un compromis à la belge

Les négociations politiques relatives à ce volet sont un bel exemple de l'art de gouverner en politique, comme il n’existe qu’en Belgique. Initialement, la ministre francophone socialiste, madame Onkelinx, ne voulait régler que la psychothérapie. Son objectif était de bannir le charlatanisme de la psychothérapie et n’allait pas beaucoup plus loin que cela. Le fait que les interventions psychologiques puissent représenter une plus-value importante pour nos soins de santé la dépassait.

Les psychologues, représentés par la Fédération Belge des Psychologues, ont tout de suite vu le danger et ont mobilisé leurs anciens alliés politiques. Après tout, lors de la précédente législature, le CD&V, la N-VA, le SP-a et le CDH étaient parvenus à un consensus sur le projet de loi Goutry et avaient obtenu le soutien des deux partis libéraux. Entre temps, le ministre flamand de la Santé, des Affaires sociales et de la Famille, Jo Vandeurzen, s’était fixé de placer les psychologues en première ligne. Plutôt pessimiste quant aux chances d'une solution fédérale, le ministre Vandeurzen avec mis en place sept projets où les psychologues cliniciens étaient mobilisés en médecine générale pour des interventions psychologiques rapides et à court terme. La Flandre a ainsi donné un message clair à la ministre Onkelinx: « Nous avons besoin des psychologues cliniciens ! ».

Sous la pression des partis flamands d'une part et du MR et du CDH d’autre part, Madame Onkelinx a accepté et un accord a été signé : pas de reconnaissance de la psychothérapie sans une reconnaissance de la psychologie clinique comme profession de soins de santé. A l’origine, la politique voulait partir de la base et du terrain même pour trouver une solution. Cela a tourné au fiasco. Il est apparu à beaucoup de réunions avec les nombreux groupements psychothérapeutiques combien le terrain est morcelé. Beaucoup de discussions ont dégénéré en de vulgaires invectives, à la suite desquelles la politique a tiré ses conclusions. Si le champ lui-même ne parvenait pas à une solution, le législateur prendrait ses responsabilités et présenterait une proposition. Grâce à une remarquable alliance du CD&V et du PS, la loi Muylle a été rédigée et soumise au Parlement.

 

Pour tous les goûts

Cela donne comme résultat, une construction ouverte, un peu étrange, de la psychothérapie d’où chacun a pu emmener un trophée.

Tout d'abord, la psychothérapie n'est pas réglée comme une nouvelle profession de soins de santé. Il ne s'agit pas de la reconnaissance d'une profession, mais d’une habilitation à pratiquer un acte particulier : la psychothérapie. C’était une première victoire majeure pour les psychologues. Une profession distincte de psychothérapeute n’allait pas émerger ; la psychothérapie resterait considérée comme une intervention psychologique.

Voyons ensuite la définition de la psychothérapie : « Par exercice de la psychothérapie, on entend l'accomplissement habituel d'actes autonomes ayant pour objet, ou présentés comme ayant pour objet, dans le but d'éliminer ou d'alléger les difficultés, les conflits ou les troubles psychiques d'un individu, l'accomplissement d'interventions psychothérapeutiques basées sur un cadre de référence psychothérapeutique, à l'égard de cet individu ou d'un groupe d'individus, considéré comme un système à part entière, dont fait partie cet individu. »

Le lecteur attentif de la trilogie remarquera immédiatement la différence avec la définition de la psychologie clinique. La psychothérapie peut uniquement éliminer ou alléger au moyen d’interventions psychothérapeutiques. Il n'est pas question de prévention, de détection, d'examen ou de psychodiagnostic. Cette définition permet beaucoup moins d'actes au psychothérapeute. Il s'agit ici simplement de traiter. En outre, notons que le groupe-cible qui peut être traité est beaucoup plus restreint. Il n'est pas question de souffrance (psycho)somatique. Cette définition correspond bien à la définition de l'avis du Conseil supérieur de la Santé qui concevait la psychothérapie comme une forme spécialisée de traitement de la psychopathologie. Ce qui est tout aussi remarquable, c'est l'absence du terme «scientifique» dans le cadre psychothérapeutique. Cela montre bien l’aversion des partis francophones qui assimilent «science» à un courant thérapeutique au lieu d'un principe de base qui s'applique à l'ensemble des soins de santé depuis des années.

 

Qui peut exercer la psychothérapie ?

Vient enfin la fameuse pomme de discorde, les exigences de formation. Comment allait-on combler l'écart entre la Flandre universitaire et l’offre de formation francophone souvent privée ? Par un compromis à la belge. Il situe le programme en trois phases. Dans une première phase, un baccalauréat en soins de santé en général (psychologie, pédagogie ou secteur social) suffit. Suit alors une passerelle (qui ne peut être organisé que par une université ou une école supérieure) comprenant six parties de psychologie. Vient enfin une formation de quatre ans en psychothérapie dans un des quatre courants reconnus. Ce qui frappe avec ces quatre courants, c’est que la loi stipule que la psychanalyse n’en fait pas partie, et ce à sa propre demande. « La psychanalyse ne se laisserait pas saisir dans des règlements et ne se laissera pas assujettir », selon les déclarations de certains psychanalystes qui ont trouvé audience chez les décideurs politiques. Que leurs patients/clients soient ainsi privés d’une protection (droits des patients) ou d’une intervention (remboursement) semblait pour eux moins important.

Lors d’une première lecture, on pourrait penser que les psychologues ont baissé les bras et ont laissé tomber la formation universitaire de base. Cependant, tout qui connaît le paysage éducatif flamand sait que les universités et les écoles supérieures sont organisées en associations. Comme les passerelles ne peuvent être organisés que par ces associations et que les doyens ont déjà annoncé qu’ils n’organiseront pas de nouveaux programmes, nous pouvons être assurés que la formation universitaire de base est garantie, en tout cas en Flandre. Il en sera peut-être autrement en Belgique francophone où ce type d’associations n’existe pas.

Le plus frappant, dans ce trajet de formation, c’est la formation à la psychothérapie. Il n’y a rien à redire quant aux conditions de formation proprement dites : une formation de quatre ans avec composante théorique importante et une partie de pratique supervisée plus grande encore ne peut que profiter à la qualité. Les doctorants qui veulent suivre une formation en psychothérapie doivent faire face à un défi. Les conditions de formation élevées (en particulier le nombre d'heures de pratique clinique) en rendent la combinaison avec un doctorat presque impossible. A long terme, cela pourrait poser un problème pour la recherche scientifique en psychothérapie. Mais la pratique clinique est essentielle à une bonne formation en psychothérapie et nous espérons que cette nouvelle loi permettra aux cliniciens de mieux se faire entendre dans les facultés, afin que la notion de «praticien scientifique» puisse pleinement être élaborée pour les doctorants.

 

Juge et partie ?

Toutefois, l'aspect le plus problématique de ce volet réside dans la composition du Conseil fédéral pour la psychothérapie. En effet, comme pour les psychologues cliniciens, un Conseil fédéral de la psychothérapie sera installé afin de compléter la loi et de rendre des avis au sujet de la psychothérapie. Néanmoins, la composition du Conseil de la psychothérapie est complètement différente de celle du Conseil de la psychologie clinique. Alors que celui-ci présente un équilibre entre les académiciens et les praticiens, nous constatons que cet équilibre ne se retrouve pas du tout au conseil de la psychothérapie. Seuls 8 des 32 psychothérapeutes devront occuper des fonctions académiques. Qui plus est, si la Fédération Belge des Psychologues n’avait pas veillé au grain, ces huit académiciens auraient être désignés par les associations professionnelles et non par les doyens ! C’eut été un honte !

Pourquoi cette composition est-elle problématique ? Une des compétences du Conseil fédéral est d’"autoriser" les instituts de formation à organiser des formations en psychothérapie. Sachant que bon nombre des associations professionnelles qui veulent siéger au Conseil fournissent elles-mêmes des formations en psychothérapie, cela inquiète la Fédération. Car ainsi, on est juge et partie. On jugera soi-même de la qualité de ses propres formations ! Cela ne nous semble pas une bonne base pour assurer la qualité de la formation au traitement des personnes vulnérables.

Heureusement, la loi Muylle est une loi-cadre qui devra être précisée. C'est le cas du volet relatif à la psychothérapie. Tant les conditions de formation que les critères relatifs aux institutions de formation en psychothérapie devront encore être solidement négociés par les membres du Conseil fédéral de la psychothérapie. Or, tout le contexte du gouvernement fédéral a changé. Avec la nouvelle coalition "suédoise", certains partis qui n'étaient pas du tout contents de la section sur la psychothérapie vont se retrouver autour de la table. Sans l'influence protectrice du Parti Socialiste, il n'est pas impossible que ce chapitre subisse le même sort que l'ostéopathie par exemple pour laquelle il a fallu près de 20 ans (!) avant que les arrêtés d'exécution de la loi Colla ne voient le jour.

 
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